La semaine dernière, Bleuenn Battistoni, première danseuse du ballet de l’Opéra de Paris depuis novembre, nous parlait de la transition entre le travail de corps de ballet et les rôles de soliste. Nous poursuivons la discussion autour des principaux rôles qu’elle a dansés et la façon de les aborder.
Quel était ton premier grand rôle, et comment est-ce que ça s’est passé ?
Le 1er grand rôle c’était Gamzatti. C’est un gros rôle, à la base j’avais un peu peur car il demande beaucoup de caractère et comme je suis assez discrète je ne me voyais pas forcément dans le rôle de la méchante. Mais c’est très intéressant, parce que comme ça ne m’était pas naturel j’ai dû réfléchir à comment le personnage pouvait m’aller et l’adapter à ce que je me sentais de faire.
Et alors comment voyais-tu ce personnage de Gamzatti ?
Plutôt qu’une forme de méchanceté éclatante, j’ai cherché quelque chose de glacial, parce que je pense que ça m’allait mieux. Et je trouve que ça peut être encore plus terrifiant, quelqu’un de tellement froid qu’il n’y a pas du tout de rapport humain, alors qu’on peut plus facilement se reconnaitre dans une personne colérique.
Ce qui m’embêtait c’était aussi que Gamzatti voit un portrait de Solor et en tombe follement amoureuse, je trouvais ça un peu premier degré. Donc j’ai réfléchi et j’ai imaginé qu’elle n’avait pas eu le choix d’épouser Solor et donc que ce n’était pas vraiment de la jalousie amoureuse. Je me suis dit qu’en tant que femme à cette époque, sa position sociale et sa richesse étaient tout ce qu’elle avait et que mettre à mal cette supériorité, si son mariage pouvait être renversée par une « pauvre », revenait à menacer sa vie.
Après avoir commencé comme soliste avec deux rôles très classiques (Gamzatti et Giselle), tu as enchainé avec deux ballets de MacMillan, deux rôles de courtisane : Mitzi Caspar dans Mayerling puis la maitresse de Lescaut dans Manon. C’est quelque chose de très différent ?
C’était la première fois que je dansais du MacMillan et des rôles demandant autant de théâtralité. Chez lui c’est du théâtre très naturel, avec du jeu de scène improvisé qui n’est pas placé sur les temps. Même si on nous donne quelques pistes et qu’il y a des interactions qui sont placées sur la musique, beaucoup de choses sont vraiment laissées libres. C’était nouveau pour moi et ce n’était pas évident, surtout en répétition, d’oser jouer avec, sans costumes ni décors.
C’est plus facile sur scène ?
J’ai toujours trouvé que oui, j’ose beaucoup plus sur scène alors qu’en répétition ça ressemble un peu trop à la vraie vie pour que j’ose autant ! C’est quelque chose sur lequel je travaille.
Ce qui aide encore plus dans les ballets de MacMillan c’est qu’il n’y a jamais de saluts au milieu du ballet ou de rapport direct avec le public, c’est plus une plongée comme dans un film. Le répétiteur Karl Burnett nous disait qu’il ne fallait jamais regarder le public. C’était un peu étrange pour moi au début, et j’ai découvert que j’aimais beaucoup ça.
Donc c’est un type de répertoire que tu aimes danser ?
Oui. Cela dit je me suis fait la réflexion qu’on dit souvent que les variations de Noureev sont très tarabiscotées, et en fait je trouve que celles de MacMillan sont pires !
Comment est-ce que tu prépares tes rôles, au-delà des répétitions : est-ce que tu lis, tu regardes les vidéos d’autres danseurs ?
En général je commence par regarder toutes les vidéos que je peux trouver.
Pour Manon j’ai lu le livre, non pas pour la maitresse de Lescaut, qui n’y figure pas, mais parce que j’étais aussi remplaçante de Manon. Au final ça m’a plus aidée à comprendre le personnage de Des Grieux ! Comme Manon y est vue du point de vue de Des Grieux on n’en sait pas trop à son sujet à elle. Mais lire, contextualiser c’est intéressant, même s’il y a peu de ballets tirés de livres.
Dans le processus de répétitions, quelle partie prend l’interprétation par rapport à la technique ?
Je n’ai pas vraiment de méthode linéaire, mais ce n’est pas forcément une bonne chose de commencer par la technique et d’ajouter l’interprétation ensuite parce qu’on ne fait pas la technique de la même manière avec l’interprétation. Ça va être des regards, des ports de tête mais aussi toute une posture de corps qui va en fait modifier la technique.
Je réfléchis souvent à l’interprétation sous ma douche, par moi-même ! Ça m’est déjà arrivé aussi d’écrire un script quand c’était difficile de comprendre le cheminement de pensée dans une variation, par exemple pour Mitzi Caspar dans Mayerling, pour être claire sur mes intentions dans les mouvements. Ça aide car on n’associe pas forcément un geste à une émotion alors qu’on a plus l’habitude de le faire avec les mots.
La saison prochaine tu vas avoir cette fois deux rôles comiques : « The Concert » dans la soirée Robbins, et La fille mal gardée. Est-ce que les danseurs ont leur mot à dire pour le choix des rôles, et comment vas-tu aborder ce nouveau registre ?
Ça dépend des productions, pour celles où il y a des ayants droit extérieurs, comme Robbins, généralement quelqu’un en charge de remonter le ballet vient nous voir et décide, pour les productions maison c’est plutôt un choix du directeur mais il y a quand même toujours une validation à faire avec les ayants droit (pour Ashton par exemple cette saison). Et en effet on a quand même notre mot à dire : j’ai eu un rendez-vous, on a parlé de ce que j’avais envie de faire ou pas.
Je ne sais pas comment je vais aborder les rôles comiques car je n’ai pas encore l’habitude, je pense que le challenge sera déjà ce que je montrerai en répétition car je pense qu’en scène ça me viendra plus facilement.
Est-ce qu’il y a d’autres registres que tu aurais envie d’aborder ?
Il y en a beaucoup, je vais déjà être contente de pouvoir commencer à danser les rôles du répertoire classique et y prendre mes marques, mais j’ai vraiment envie de danser dans des registres plus dramatiques.
Comme remplaçante de Manon c’était déjà super de pouvoir apprendre le rôle et réfléchir à comment je voulais l’interpréter. La position de remplaçante est délicate car il faut à la fois travailler le rôle et ne pas aller trop loin pour pouvoir s’adapter aux partenaires et aux conditions en cas de remplacement, mais j’avais déjà envie de faire des choix de personnage.
Justement, comment envisageais-tu ce personnage de Manon ?
Pour moi c’est quelqu’un qui veut absolument échapper au couvent qui n’irait pas du tout à sa personnalité, et qui saute sur les occasions : elle a l’opportunité de partir avec Des Grieux donc elle le fait, lui commence à l’aimer donc elle s’essaie à ça, et je pense que le principal problème de leur relation est qu’ils n’ont pas les mêmes termes du contrat. Elle a un côté hyperactif, ça se voit dans le ballet, elle passe son temps à bouger. Ce n’est pas quelqu’un qui est capable je pense d’avoir une vision long terme et c’est un peu ça qui la perd, elle fait des plans en permanence sans en voir les conséquences.
C’est en tous cas ce que j’avais commencé à creuser, parce que je trouve que ce serait la rendre trop passive que considérer qu’elle est juste influencée par son frère, elle a quand même du caractère, mais je ne la vois pas non plus comme adorant seulement l’argent et voulant se servir de Monsieur de G.M.
Quels sont les autres rôles que tu rêverais d’aborder ?
J’avais une liste quand j’étais petite et elle n’a pas bougé tant que ça : il y a la Belle au bois dormant, le grand classique pur, Giselle, Roméo et Juliette dans un répertoire plus dramatique, je pense que c’est un personnage qui pourrait m’aller. Je rêvais aussi de danser Petite mort de Kylian et a priori je vais le danser en décembre. Et le dernier dans la liste c’est la Dame aux camélias.
Et Onegin, qui est un style proche de la Dame aux camélias ?
Quand j’étais petite je ne connaissais pas Onegin mais j’aimerais bien apprendre les rôles d’Olga et Tatiana. J’adore la tragédie russe, c’est « too much » mais c’est prenant de voir des gens qui vont au bout des passions que parfois on ressent dans une certaine mesure.
Certains de ces grands classiques sont parfois considérés comme démodés ou problématiques. Qu’en penses-tu ?
Je n’ai pas d’idée arrêtée sur s’il faut danser certains ballets ou pas, par contre je pense que la danse classique est un art qui est très beau et qu’il ne faut pas abandonner. Je pense que c’est à nous aujourd’hui de l’interpréter d’une manière qui touche le plus possibles les gens, de raconter des histoires peut-être plus modernes avec, et que c’est très bien d’avoir une réflexion sur des parties de ballets qui sont vraiment dépassées et qu’on ne peut plus danser comme avant.
Un grand merci à Bleuenn pour cet échange !
Propos recueillis par Allison Poels
