Rencontre avec Lucie Mateci, épisode 3 : le quotidien d’une danseuse du ballet de l’Opéra de Paris

Lucie Mateci Garnier

La semaine dernière, Lucie Mateci, danseuse du ballet de l’Opéra de Paris, nous parlait du travail de corps de ballet, en particulier sur la dernière série Balanchine, et concluait en nous parlait des bienfaits de la barre quotidienne. Nous poursuivons donc l’échange autour de son quotidien de danseuse.

A quoi ressemble ton quotidien ?

Lucie Mateci : Comme les plannings diffèrent selon les séries, c’est à la fois toujours pareil et toujours différent ! Le matin je dépose mes filles à l’école, je pars pour le cours de classique ou de Pilates, puis en général on déjeune rapidement dans la loge. L’après-midi il y a un ou deux services de répétitions. Puis vient le moment de se préparer pour la représentation : sieste de 40 minutes, collation, maquillage, coiffure, échauffement, pansements pour protéger les pieds, habillage et en scène ! Souvent je danse le weekend et ai alors une journée de récupération la semaine.

Les moments les plus durs sont peut-être avant les répétitions générales, quand on donne vraiment tout, mais également lorsque jusqu’au bout il y a des répétitions avec le corps de ballet pour les différentes distributions de solistes qui ont besoin de répéter avec nous alors que l’on danse déjà tous les soirs.

Après une représentation, tu rentres chez toi le plus rapidement possible ou tu prends le temps de faire un sas de décompression ?

L.M : Nous avons des séries de plus en plus longues, ce qui nécessite une organisation particulière pour tenir le rythme. Chacun ses trucs, mais en général les danseurs sont exténués après une représentation et rentrent chez eux rapidement. Depuis quelques temps, l’Opéra nous propose des séances de cryothérapie. Cela dure 5 min et c’est efficace pour une meilleure récupération après le spectacle.

Pour ma part, je prends juste une douche chaude, me démaquille, je ne fais même pas de longues séances d’étirements mais privilégie de me détendre musculairement en me massant les mollets et la voûte plantaire. Une fois chez moi j’ai toujours envie de décompresser, je mange un morceau avant de me mettre au lit.

Ça fait des grosses journées, avec l’âge c’est de plus en plus dur d’être en forme le soir, surtout quand on danse 5 soirs dans la semaine. Il me faut un temps de repos d’au moins 20 minutes avant le spectacle. C’est le cas de tous les danseurs, plus on est expérimentés moins on se fatigue le corps avant une représentation, on ne gaspille plus son énergie à faire des battements cloche juste avant de monter sur scène. D’ailleurs en général avant de rentrer sur scène les Etoiles sont assises et se concentrent mentalement.

On ne peut penser au quotidien d’une danseuse classique sans penser au chausson de pointe… combien de paires en utilises-tu et comment les prépares-tu ?

L.M : Pendant le programme Balanchine j’en utilisais une paire par soir : j’ai des pieds très souples, il y avait un manège de piétinés dans Ballet Imperial, beaucoup de relevés également. Il fallait un bout solide à chaque spectacle. Dans Who Cares on était beaucoup en décalé, jamais au-dessus de sa pointe, ça casse beaucoup les chaussons. Forcément ça représente beaucoup de couture et de broderie !

J’ai beaucoup évolué sur le sujet, à l’école de danse je n’avais pas le bon chausson. Quand on n’a pas de force dans le pied on s’affaisse sur son chausson et le brise, au début je ne cassais pas mes pointes avant de les porter, j’avais peur de passer par-dessus. Maintenant je les brise, j’enlève le clou et vernis le bout. C’est tellement important cette préparation, car le soir où je n’ai pas le bon chausson, rien ne va plus.

Tu aimes toujours les pointes après toutes ces années, malgré ce qu’elles infligent au pied ?

L.M : L‘objet est tellement beau en soi, si on peut lui donner vie c’est magique.

Le travail de la pointe me passionne toujours. Comment articuler son pied pour monter sans sauter sur pointe, descendre dans la retenue en articulant son pied. Être la plus légère sur son chausson pour ne pas s’abîmer les articulations. Personnellement j’ai souvent vécu mon cou de pied comme un handicap car trop souple. Pour la pointe, si on n’a pas de « butée » il faut s’en créer une. D’autre part, la semelle étroite du chausson de pointe offre une moins bonne assise du pied au sol par rapport au pied nu, il faut donc avoir le pied marin !

J’admire celles qui ont ce raffinement dans leur travail de pied, comme si leurs chaussons faisaient partie intégrante de leur corps. Dorothée Gilbert en est le plus bel exemple.

On parle toujours des pointes mais le langage du corps, le placement peut aussi faire mal : l’en-dehors forcé au maximum fait mal aux hanches, ce n’est pas physiologique, et encore ça abîme peut-être moins le corps que certains mouvements que font les contemporains qui maltraitent aussi le corps.

Sur scène, quel est le rapport au public ?

L.M : C’est surtout une sensation : on sent sa présence, si on capte son attention ou s’il s’ennuie. On danse pour emmener le public quelque part, pour qu’il s’échappe de son quotidien et j’aime donner le maximum pour transmettre des émotions.

Quel est ton pire souvenir de scène ? Et le meilleur ?

L.M : Par chance je n’ai jamais eu de grosse catastrophe sur scène comme tomber ou se blesser. Je crois que le pire cauchemar de tous les danseurs c’est d’aller en scène sans avoir répété. Ça arrive rarement mais parfois il faut monter sur scène sans même un raccord. Sinon, dans Notre-Dame de Paris de Roland Petit, il y a un passage de la chorégraphie où il faut convulser, et j’avais donné un coup à Quasimodo juste avant sa variation…

Dans les meilleurs moments, les nominations d’Etoiles sont très émouvantes, j’ai pleuré lors de la nomination d’Hannah O’Neill et Marc Moreau. Les adieux d’autres danseurs sont aussi de très beaux moments.

Et dans le corps de ballet, on est aussi avec les solistes, et on sent leurs émotions : quand un outsider se donne à fond et montre ce qu’il a sous le pied, quand quelqu’un a un rôle pour la première fois, on se soutient.

Il y a cet esprit de corps malgré la grande taille de la compagnie ?

L.M : Oui, on a grandi ensemble depuis l’école de danse. Les moments forts, les tournées, les séries difficiles, l’ambiance de loge, tout ça nous rapproche aussi. On se serre les coudes, il y a une bonne vie de compagnie.

La semaine prochaine, nous conclurons cette série avec un dernier épisode dédié au rapport à la danse de Lucie et à sa prochaine reconversion.

Propos recueillis par Allison Poels

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