Le Rouge et le Noir de Pierre Lacotte à l’Opéra de Paris

[Archive 4 novembre 2021]

Repoussée depuis 2020 en raison de la pandémie, la création du Rouge et le Noir à l’Opéra Garnier était attendue comme l’évènement de l’année par les balletomanes.

Et pour cause : les créations classiques sont rares à Paris et Pierre Lacotte, reconnu comme le spécialiste mondial de la recréation de ballets historiques, a déjà signé certains des grands classiques de l’Opéra de Paris (la Sylphide ou Paquita), sans compter une œuvre prolifique auprès d’autres compagnies.

Cette fois-ci cependant, Pierre Lacotte part directement du roman de Stendhal pour créer de toutes pièces un nouveau ballet, sur un assemblage musical composé d’arrangements de différentes œuvres de Massenet. Le résultat est monumental, aussi bien par sa durée (trois heures) que par la magnificence des décors et des costumes.

Du livre, le chorégraphe a surtout gardé les intrigues amoureuses, laissant quelque peu de côté l’ambition de son héros, il est vrai difficile à retranscrire par la danse. Oublié également l’habit noir si symbolique dans le roman, c’est tout de blanc vêtu que Julien Sorel fait son apparition – Mathieu Ganio, pour qui a été écrit le rôle, le soir de la première, même s’il devra malheureusement être remplacé au cours du premier acte. C’est donc Florian Magnenet qui prendra fièrement la relève, sauvant plusieurs représentations au pied levé et signant l’interprétation la plus convaincante de Julien Sorel en lui impulsant ce qu’il faut de gouaille lorsque d’autres danseurs, non moins excellents par ailleurs, ont plutôt fait le choix du héros romantique.

Bianca Scudamore – Photo Svetlana Loboff

La construction du premier acte est très classique, presque un peu datée, succession de variations bien distinctes dans le jardin des Rênal. La mise en place de l’histoire est crédible, et se dessine la romance entre Julien Sorel et madame de Rênal (admirablement interprétée par toutes les danseuses distribuées dans ce rôle, qui rivalisent d’élégance et de précision : plus timide chez Amandine Albisson, toute en subtilité chez Hannah O’Neill, quasi aristocratique pour Ludmila Pagliero). En opposition, Pierre Lacotte a eu l’heureuse idée de renforcer le personnage de la jalouse Elisa pour en faire un acteur majeur de la tragédie qui se noue, offrant ainsi à Valentine Colasante un rôle très intéressant, avec un style chorégraphique propre qui lui va comme un gant. Malheureusement elle ne le dansera qu’une fois avant de laisser la place notamment à Roxane Stojanov qui y montrera également de vraies qualités de soliste.

La suite se rapproche un peu plus du style de Cranko avec des pas de deux expressifs et une scène de colère de monsieur de Rênal dans laquelle Marc Moreau se montre détonnant, tandis que Stéphane Bullion, dans une autre distribution, parvient à redonner un peu de noirceur à ce personnage transformé par la chorégraphie en bon père de famille. Les ensembles masculins des scènes de séminaire sont un peu moins inspirés mais très graphiques, et les amateurs s’amuseront à y retrouver un certain nombre de références, volontaires ou non, au second acte de Giselle.

Amandine Albisson et Stéphane Bullion – Photo Svetlana Loboff

Le deuxième acte s’articule principalement autour d’une grande scène de bal, l’occasion pour le corps de ballet de montrer toutes ses qualités après quelques désynchronisations lors des premières représentations, tandis qu’apparait l’arrogante Mathilde de la Mole, un rôle incarné à la perfection par Myriam Ould-Braham (qui là encore délaissera vite l’affiche, donnant à Bianca Scudamore l’opportunité de s’y montrer tout aussi brillante). Dans le trop petit rôle de la maréchale de Fervaques, aussi bien Camille Bon qu’Héloïse Bourdon font preuve de belles qualités qui donnent envie de les voir évoluer dans des rôles avec plus d’ampleur. Si l’évolution de l’intrigue s’alourdit parfois dans les détails, le tout est agréable, et la scène du régiment, si elle n’apporte rien du point de vue de la dramaturgie, est l’occasion d’ajouter à la superbe de la production avec de clinquants uniformes.

C’est surtout le troisième acte qui pêche, aussi bien par sa structure trop découpée que par les chorégraphies d’ensemble dont le style, qui se veut contemporain, est modérément inspiré. L’acte est entrecoupé par d’interminables changements de décors, orchestre à l’arrêt, meublés au mieux par des saynètes qui ne font nullement avancer la narration. Dommage que ces défauts viennent casser l’élan dramatique par ailleurs instillé par quelques belles scènes, notamment avec l’abbé Castanède, que Thomas Docquir rend implacable et glaçant. Après un dernier pas de deux entre Julien Sorel et madame de Rênal, la scène de l’échafaud, d’une sobriété efficace, aurait dû être la clôture logique du ballet. Dorothée Gilbert aura cependant réussi à justifier la dernière scène, peu utile sur le plan narratif, en en faisant une interprétation poignante digne d’une tragédienne.

Saluts le soir de la dernière

En conclusion, Pierre Lacotte a réuni tous les ingrédients pour faire un grand ballet, mais cela ne suffit pas à en faire un ensemble réussi et cohérent. N’empêche, il est agréable de retrouver une grande et belle création classique, très bien servie par des interprètes de qualité, à commencer par le couple formé par Florian Magnenet et Hannah O’Neill qui aura réussi à s’imposer face aux étoiles des autres distributions. Rien que pour cela, ce Rouge et le Noir aura été un plaisir pour les balletomanes – et un régal pour les yeux de tous.

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