Le Royal Ballet de Londres ouvre sa saison danse avec un classique : l’hispanisant Don Quichotte, dans la version pleine de vie de Carlos Acosta qui parvient sans temps mort à entrainer le spectateur dans des ambiances de village remarquablement reproduites. Un ballet enlevé et joyeux, dans lequel Marcelino Sambé et Mayara Magri, qui dansaient le 7 octobre, sont immanquables.
La chorégraphie de Carlos Acosta, si elle est à première vue très proche de celle de Noureev dansée à Paris par sa structure et les principaux éléments de la chorégraphie, en diffère par une multitude de détails qui la rendent très vivante et drôle.
Comme à Paris, le rideau s’ouvre sur le personnage de Don Quichotte. Le prologue se déroule dans un décor d’intérieur très pittoresque, et la narration lisible permet de comprendre aisément pourquoi il se lance en quête de sa dulcinée. Détail amusant, c’est un des piliers de son lit à baldaquins qui lui servira de lance.
Le décor du premier acte est une vibrante place de village, une impression renforcée à la fois par des décors mouvants permettant de changer de perspective en cours d’acte, et par les danseurs du corps de ballet qui jouent tous activement un personnage en arrière-plan même pendant que les solistes dansent. C’était voulu par Carlos Acosta, et cela fonctionne à merveille pour construire une ambiance crédible.
Mayara Magri et le Royal Ballet dans Don Quixote – copyright Royal opera House
Dès son entrée, Mayara Magri montre un très beau travail du haut du corps, habitant son personnage avec caractère et ce qu’il faut d’humour. La jeune « principal » danse pour la deuxième fois le rôle de Kitri, qu’elle avait déjà abordé en 2018, et qui lui va à merveille. Marcelino Sambé, une des stars de la compagnie, est largement acclamé dès sa première apparition. Et pour cause, bondissant et tournoyant, il survole la chorégraphie avec facilité et un plaisir de danser visible dans ce rôle de Basilio qui semble fait pour lui.
Autour d’eux, les personnages « de caractère », s’ils restent volontairement grotesques, sont moins caricaturaux qu’à Paris, et s’insèrent ainsi plus facilement dans la narration – Sancho Panza aura même droit à quelques tours à la seconde au dernier acte. Notons aussi la belle détente de Joseph Sissens en Espada, malgré une chorégraphie qui manque un peu d’élan pour les toréadors.
La première partie du second acte, qui se déroule dans le camp des gitans a été entièrement re-chorégraphiée de façon à la rendre plus joyeuse, moins menaçante, plus fluide aussi, délestée du cliché du macho avec son fouet. Elle est précédée par un pas de deux bien plus court qu’à Paris en l’absence de l’extrait musical tiré de la Bayadère rajouté par Noureev, mais empreint de tendresse, faisant une fois de plus passer la narration au premier plan. Et c’était bien là la volonté de Carlos Acosta, de supprimer tout ce qui retarde l’avancée de l’histoire, à commencer par le théâtre de marionnettes qui disparait donc dans cette version. Il est remplacé par une heureuse trouvaille : les gitans, regroupés autour d’un feu, sont rejoints par un groupe de guitaristes qui, accompagnés de cris et d’exclamations des danseurs, recréent à merveille une ambiance de veillée.
La scène de la vision de Don Quichotte, quant à elle, n’a pas peur de tomber dans le kitsch, entre grosses fleurs et tutus roses, mais entre les alignements soignés du corps de ballet, la très belle qualité de mouvement d’Isabella Gasparini en Amour ou encore l’atmosphère bon enfant dans laquelle les spectateurs sont plongés depuis le début de la représentation, cela fonctionne plutôt bien.
Marcelino Sambé dans Don Quixote – copyright Royal Opera House
Après le classique troisième acte du mariage, dans lequel Mayara Magri montre de très beaux équilibres et Marcelino Sambé offre une démonstration de virtuosité, le ballet se termine comme il avait commencé avec le personnage de Don Quichotte, qui reprend la route à la recherche de sa Dulcinée, laissant le très enthousiaste public ovationner les danseurs.
Une version très joyeuse, débarrassée des lourdeurs dont souffre parfois ce ballet, et portée par des solistes toujours d’un très haut niveau : de quoi démarrer la saison en fanfare et laisser repartir les spectateurs le sourire aux lèvres.
Allison Poels
Don Quixote sera retransmis dans plusieurs cinémas le 12 novembre, avec Mayara Magri en Kitri et Matthew Ball dans le rôle de Basilio.
En ce début d’année, les trois classiques que sont Casse-Noisette, le lac des Cygnes et La Belle au bois Dormant, dansés par le Royal Ballet et l’English National Ballet entre décembre et février, ont provoqué chez les balletomanes français une vague de voyages à Londres, dont beaucoup sont revenus des étoiles plein les yeux. Face à cet engouement, voici une modeste tentative de guide du balletomane à Londres pour ceux qui seraient tentés par l’expérience…
Pourquoi Londres ?
Mais déjà, pourquoi aller à Londres, lorsque nous avons déjà l’Opéra de Paris à portée de main ? Les différentes compagnies se complètent, et les deux très belles maisons que compte Londres sont à même d’offrir, tout d’abord, des versions on ne peut plus classiques, tout public et sans arrière-pensées, des ballets les plus connus, qui sont moins la tendance en France (les versions de Noureev dansées à Paris restant en comparaison relativement sobres, voire sombres dans leur seconde lecture). En effet à Londres ces vieux ballets ne sont pas vus comme poussiéreux, mais parfaitement assumés comme de grands et beaux spectacles familiaux : place aux somptueux décors, tutus et paillettes qui ramènent illico tout le monde en enfance ! Le moins qu’on puisse dire, c’est que la dernière série de la Belle au bois dormant par le Royal Ballet, qui répondait parfaitement à cette description, a suscité l’engouement du public français.
Pourtant ces classiques sont très loin de constituer le gros de la saison, et l’intérêt majeur de la programmation londonienne réside peut-être ailleurs : dans les créations sur pointes. Londres possède ainsi tout un répertoire de ballets récents modernisant le vocabulaire classique, qui sont plus rares chez nous (pour le moment du moins, José Martinez ayant exprimé le souhait de développer ce registre à Paris). En plus de celles de MacMillan, dansées également chez nous mais dont le style fait partie de l’ADN du Royal Ballet, le répertoire de la compagnie compte ainsi des œuvres de Christopher Wheeldon (on peut citer The Winter’s tale, librement adapté de Shakespeare), de Liam Scarlett, un jeune chorégraphe au destin tragique mais qui a par exemple chorégraphié un Frankenstein tout à fait original, ou encore Cathy Marston, surdouée de la chorégraphie qui a notamment créé le très intéressant The Cellist, relatant la vie de la violoncelliste Jacqueline Du Pré, pour le Royal Ballet.
Les créations contemporaines ne sont pas en reste, mais ne sont pas une spécificité londonienne cette fois, avec peu ou prou les mêmes chorégraphes programmés à Londres et à Paris. Cela vaut quand même la peine de jeter un coup d’œil à ce qui est programmé (au hasard, cette saison il y a eu une nouvelle création de Crystal Pite au Royal Opera House…).
Ensuite, une autre raison de s’aventurer outre-Manche est de découvrir une mentalité un peu plus « customer-oriented » dans l’état d’esprit : par rapport à la France on sent une attention plus particulière portée au spectateur, avec des distributions connues plus longtemps à l’avance pour pouvoir choisir sa distribution (mais ça change à Paris depuis l’arrivée de José Martinez !), des questionnaires de satisfaction après le spectacle, des changements de distribution notifiés même pour les « petits » rôles, et même des fontaines à eau accessibles gratuitement aux entractes !
Enfin, il y a chez les danseurs à Londres une énergie et une joie de danser communicatifs qui garantissent de sortir revigorés de chaque représentation. Et comme c’est vraiment la porte à côté et qu’il est enrichissant de voir un autre style… à vos billets !
Où voir de la danse à Londres : quatre salles, deux grandes compagnies, une myriade de danseurs que l’on voudrait tous voir
Les chanceux balletomanes londoniens disposent non pas d’une mais de deux compagnies de base classique et de haut niveau dans la capitale.
Tout d’abord, le Royal Ballet, joyau britannique, qui se démarque par une concentration particulièrement élevée de solistes d’un très haut niveau (et un très bon orchestre, ce qui ne gâche rien). Le Royal Ballet se produit sur la scène du Royal Opera House (ROH pour les intimes) à Covent Garden. Un bâtiment de reconstruction relativement récente mais intelligemment conçu, avec une belle verrière, et une salle dont le rideau de velours rouge, surmonté de la devise de la monarchie britannique « Dieu et mon droit », est devenu iconique.
Parmi les stars du ROH, il y a bien sûr le célèbre couple formé à la scène par Marianela Nunez, considérée comme une des plus grandes danseuses de sa génération, au superbe travail de bras et aux placements plus que parfaits, et Vadim Muntagirov, jeune prodige à la danse de velours initialement révélé par l’English National Ballet. Il y a aussi Natalia Osipova, danseuse d’origine russe passée par le Bolshoï et l’American Ballet Theatre et connue pour l’explosivité de sa danse, qui réussit la synthèse de différentes écoles depuis qu’elle est installée à Londres et fait preuve de qualités de tragédienne hors du commun. Comment ne pas citer également le charisme de Marcelino Sambé, la délicatesse de Fumi Kaneko, le ballon de Reece Clarke… impossible de parler de chacun, mais Matthew Ball, Francesca Hayward, Cesar Corrales ou Mayara Magri valent également chacun de faire l’aller-retour !
L’English National Ballet (ENB) ensuite, honorable deuxième qui a vu naître des stars mais n’a pas toujours su les garder, se produit dans plusieurs salles. Pour les grands classiques, direction le London Coliseum, agréable théâtre du début XXe non loin de Covent Garden. Certains ballets sont parfois donnés au Royal Albert Hall et conçus pour être vu « en rond » avec les spectateurs placés tout autour (comme dans la IXe symphonie de Béjart) : c’est le cas de Cinderella-in-the-round cette saison, et du fameux Swan-lake-in-the-round qui sera repris la saison prochaine – tous deux sont signés Derek Deane.
Enfin, les programmes contemporains sont plutôt dansés à Saddler’s Well, une salle un peu moins bien située mais qui mérite votre attention, chers balletomanes. En effet, c’est à Saddler’s Well que se produisent également un bon nombre de compagnies invitées (cette saison le Scottish Ballet et le Northern Ballet par exemple, ou encore le show de la danseuse américaine Tyler Peck et l’excellente comédie musicale 42nd street qui continue sa tournée après son récent passage au Châtelet).
Si la compagnie est parfois dans l’ombre de l’imposant Royal Ballet, c’est à l’English National Ballet qu’ont eu lieu la création de la Giselle d’Akram Khan (que l’on a pu admirer à Paris en début de saison) ou encore de la formidable Raymonda de Tamara Rojo qui en a transféré l’histoire pendant la guerre de Crimée pour en moderniser la narration. Une programmation qui ne manque donc pas d’intérêt, un corps de ballet d’un bon niveau et quelques solistes à suivre (la jeune Natasha Mair par exemple, nommé soliste par Manuel Legris à Vienne avant de rejoindre l’ENB).
La verrière du Royal Opera House
Quelques aspects logistiques
Revenons à des préoccupations bassement matérielles avec quelques conseils d’ordre logistique.
Les tarifs, déjà. Si les meilleures places au Royal Opera House sont dans une gamme de prix similaires à l’Opéra de Paris, les places les moins chères sont nettement moins nombreuses, il faudra donc peut-être débourser un peu plus (l’équivalent d’une centaine d’euros pour un premier rang d’amphithéatre – incomparablement plus confortable, par contre, que celui de l’Opéra Garnier). Les places sont en général un peu moins chères pour les représentations de l’English National Ballet.
En ce qui concerne l’Eurostar, pas de secret, il faut réserver ses billets le plus à l’avance possible pour ne pas y laisser son PEL (ça tombe bien il faut aussi réserver ses places de spectacle à l’avance, surtout pour les distributions les plus demandées), et éviter autant que possible les vendredi et dimanche soir, rien de bien nouveau. En réservant trois mois à l’avance, il est possible de payer une centaine d’euros l’aller retour (largement le double en s’y prenant à la dernière minute).
Les hôtels londoniens ne sont pas connus non plus pour leurs prix attractifs. Il y a de nombreux petits hôtels abordables, de qualité variable, autour de la gare de Saint Pancras, un bon point d’ancrage d’où partent de nombreuses lignes de métro, à commencer par la Picadilly line qui dessert aussi bien Covent Garden que le London Coliseum (station Leicester Square), mais aussi la Northern Line qu’il faudra emprunter pour Saddler’s Well (station Angel). Pour le Royal Albert Hall, ce sera la station South Kensington desservie par la Picadilly ou la Circle Line, puis un peu de marche (et un détour par le Victoria and Albert Museum juste à côté pour les amateurs).
Si vous venez uniquement pour la danse, le décalage horaire étant dans le bon sens il est tout à fait possible de faire l’aller-retour dans la journée et d’assister à une des représentations de l’après-midi.
Par contre pensez à réserver également les restaurants et brunch dominical si vous y êtes le weekend, les meilleures adresses affichent souvent complet plusieurs jours à l’avance !
Et non il n’y a aucune démarche particulière à faire suite au Brexit : pas besoin de visa, mais n’oubliez pas votre passeport…
Et sinon, d’autres destinations un peu moins pluvieuses ?
Ras-le bol du fish and chips ? Envie de soleil plutôt que de brouillard ? Pas de problème, les villes européennes facilement accessibles depuis Paris et hébergeant de belles compagnies de danse ne manquent pas ! Je ne les connais pas toutes assez pour en parler (d’autres balletomanes voyageurs complèteront avec leurs propres expériences), mais voici une première sélection :
La Scala de Milan
Une superbe compagnie, de très bon niveau, à deux pas (sept heures de train, mais rendu plus abordable par la concurrence entre SNCF et Frecciarossa – et avec une belle vue au passage sur le lac d’Aix les bains, ou un saut en avion), et avec à sa tête notre Manuel Legris national, dont le Corsaire et la Sylvia valent le détour. La programmation est très équilibrée avec des versions de différents chorégraphes pour les grands classiques (Noureev, MacMillan et Legris lui-même cette saison), et certains solistes sortent vraiment du lot (ai-je déjà parlé de Nicoletta Manni et Timofej Andrijashenko ? De Mattia Semperboni ?). Et au moins à Milan vous serez sûrs de bien manger.
Le ballet de l’Opéra de Vienne
Ancienne maison de Manuel Legris, qui y avait fait un excellent travail, le ballet de l’Opéra de Vienne propose également une programmation intéressante (avec notamment les chorégraphies de Martin Schläpfer, son directeur actuel, passerelles entre classique et contemporain). A noter que la compagnie se produit non seulement au Wiener Staatsoper, central, réputé et…cher, mais également au Volksoper, un peu à l’écart et dont la salle est moins fastueuse, mais les tarifs nettement plus abordables ! La programmation des deux théâtres n’est pas la même, il faut donc se rendre sur le site de chacun indépendamment (un exemple ici de deux programmes qui avaient été dansés simultanément).
Le ballet de Stuttgart
Destination moins ensoleillée que Milan, moins prestigieuse que Vienne, Stuttgart héberge une compagnie digne d’intérêt, qui danse magnifiquement les ballets de John Cranko, au cœur de son répertoire depuis que celui-ci en a été le directeur, ainsi que des chorégraphes plus contemporains. Et qui héberge le non moins inoubliable Friedemann Vogel… S’il n’y a qu’un endroit où voir Onegin ou La Dame aux camélias, c’est là !
Le ballet de Berlin
Une bonne adresse notamment pour les classiques, avec Iana Salenko et Daniil Simkin comme danseurs stars.
Le ballet de Hambourg
Encore une destination nordique (mais dans une ville sympathique), où l’on se rend cette fois-ci pour le répertoire de Neumeier dansé à domicile. Mais pas que : la compagnie dansera par exemple en décembre prochain le Jane Eyre de Cathy Marston, créé pour le Northern Ballet en 2016. Une étape surtout recommandée pour ceux qui cherchent les œuvres de quelques chorégraphes en particulier.
Il faudra également lorgner du côté du Dutch National Ballet, du Ballet Royal de Suède qui a à sa tête Nicolas Le Riche, ou encore du Ballet de Bavière à Munich où Laurent Hilaire a élu domicile et qui est donc à suivre de très près, mais d’autres balletomanes en parleront mieux que moi. Avec toutes ces options, le prochain que j’entends se plaindre de la programmation parisienne…