L(es) Histoire(s) de Manon à l’Opéra de Paris : un ballet, trois interprétations

MOB Manon ONP

La saison danse de l’Opéra de Paris se terminait avec l’Histoire de Manon, du chorégraphe britannique Kenneth MacMillan, d’après l’abbé Prévost. Un ballet narratif assez moderne qui met l’accent sur l’expressivité, et dont tout l’intérêt réside dans l’interprétation que chaque danseur peut faire du même personnage.

Ainsi, à quelques semaines d’écart, trois distributions, toutes trois d’une qualité remarquable, ont justement proposé trois lectures radicalement différentes de cette même histoire de Manon et Des Grieux à l’Opéra de Paris. Revenons sur cette intéressante série qui clôturait la saison.

Dorothée Gilbert et Hugo Marchand : l’histoire d’amour de Manon et Des Grieux

Dorothée Gilbert et Hugo Marchand, après l’annulation de leurs deux premières représentations suite à un mouvement de grève, étaient très attendus pour leur reprise de ce ballet dans lequel s’était révélée l’alchimie si particulière qui les unit sur scène. La troisième fois fut la bonne, et ce soir-là ils racontaient avant tout une belle histoire d’amour.

Dorothée Gilbert fait le choix d’une Manon déjà très femme et séductrice dès sa première apparition : ses ports de bras sont une mutine invitation et elle suspend certaines poses comme pour montrer son assurance. Au fil des actes elle mène la danse et c’est elle qui semble prendre ses décisions, complice plutôt que victime de Lescaut.

En face, Hugo Marchand est un Des Grieux lyrique et amoureux. La complicité entre les deux est d’une telle évidence que, comme dans leur Giselle un an plus tôt, on a l’impression de prendre l’histoire en cours de route. Leur belle danse, leur aisance technique et la grande confiance entre eux font de leurs acrobatiques pas de deux un régal pour les yeux. Le deuxième acte semble dépeindre un monde d’amusements, dans lequel Manon est parfaitement à l’aise et où Des Grieux apparait d’abord comme un trouble-fête. Pour elle tout semble être un jeu, et ce sont finalement les hommes qui prennent ce jeu au sérieux et font basculer l’histoire dans le tragique.

Face au couple principal, Héloïse Bourdon, lumineuse, et Jeremy-Loup Quer, gentiment taquin, échangent des regards tendres et leur évidente complicité montre là encore un côté plus intime de Lescaut et sa maitresse, mettant l’accent sur le couple plutôt que le proxénète et la courtisane. Les quatre danseurs proposent donc une lecture légère et harmonieuse des deux premiers actes – le troisième basculant bien entendu dans le tragique –  quitte à en gommer un peu les aspérités. Peut-être l’interprétation la plus « tous publics » de cette série – et ce malgré le Monsieur de G.M. absolument glaçant dépeint par le talentueux Léo de Busseroles, révélation de la soirée par ses qualités d’interprétation.

Dodo Hugo Manon ONP
Dorothée Gilbert et Hugo Marchand (Photo Svetlana Loboff)

Sae-Eun Park et Marc Moreau : un duo improvisé mais convainquant

Quelques jours plus tard, nous assistions à une distribution surprise, puisque suite à la blessure de Ludmila Pagliero c’était Sae-Eun Park qui la remplaçait à l’improviste aux côtés de Marc Moreau.

Son Des Grieux a du caractère : jeune, vif et un brin malicieux, c’est d’ailleurs lui qui provoque sciemment la rencontre avec Manon. Le danseur montre une danse ciselée, encore un peu appliquée au premier acte, où il déploie de beaux équilibres, avant de prendre de l’ampleur. Il révèle un talent d’acteur hors normes : son jeu est parfaitement lisible et il donne autant d’intensité à son interprétation lors des passages non dansés que lors de ses variations.

La Manon de Sae-Eun Park, expressive et avec un beau travail de bas de jambe, garde néanmoins un côté mystérieux qui la rapproche du personnage de l’abbé Prévost. Jeune et naïve, elle a des allures de communiante au premier acte et leur premier pas de deux est d’une spontanéité touchante.

Le deuxième acte est éblouissant : Marc Moreau y déploie une grande finesse d’expressivité, nuançant sa palette d’émotions en fonction d’un geste ou d’un regard. Pendant cet acte, Sae-Eun Park a dans le regard comme des absences chaque fois qu’elle s’éloigne de Monsieur de G.M., une interprétation intelligente qui donne l’impression qu’elle se sait désormais prisonnière de son rôle. Malgré le remplacement de dernière minute, l’alchimie entre les deux danseurs est réelle, les pas de deux fluides, et leur jeu de regards pendant la variation de Manon d’une richesse rare. La scène de la chambre est à la fois limpide et déchirante – un grand moment.

A leurs côtés, Francesco Mura est un Lescaut assez mystérieux, énergique dans sa variation, qui semble s’être laissé emporter dans ce sombre rôle sans être nécessairement mauvais au fond. Et pour cause, la rayonnante Silvia Saint-Martin, attirant tous les regards, donne l’impression de tirer les ficelles de ce petit monde. Bonne interprète, elle réussit à rendre sa danse, naturellement très élégante, plus terre-à-terre pour ce rôle de maitresse de Lescaut.

Gregory Dominiak se distingue également en Monsieur de G.M., réussissant à donner de la profondeur au personnage, nauséabond et sûr de son pouvoir sur une innocente jeune fille au deuxième acte mais laissant néanmoins deviner au premier acte une intéressante part d’humanité.

Une distribution convaincante (et pourtant le challenge était de taille vue la technicité des portés et le peu de temps de répétition), qui alliait une technique sûre et une théâtralité hors du commun, rendant tout son intérêt à un ballet qui avait parfois pu être dansé de façon un peu lisse par l’Opéra de Paris.

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Sae-Eun Park et Florimond Lorieux (photo Svetlana Loboff)

Myriam Ould-Braham et Mathieu Ganio : une soirée marquante dépeignant, plus que l’histoire de Manon, les travers nauséabonds d’une société

Autre soirée, autre distribution: le 24 juin, Myriam Ould-Braham et Mathieu Ganio, étoiles accomplies, mettaient leur maturité artistique au service de la narration pour offrir une représentation mémorable.

Mathieu Ganio, spécialiste des rôles romantiques, trouve en Des Grieux un rôle qui lui va comme un gant – peut-être encore mieux qu’Albrecht, c’est dire. Éperdument amoureux, certes, il ne tombe pas dans l’écueil d’être tout le temps éploré aux deuxième et troisième actes. Dès sa première variation il survole la chorégraphie avec moelleux et son regard plein de larmes lors de la toute dernière scène restera emblématique.

A un an de sa « retraite » de l’Opéra de Paris, Myriam Ould-Braham réalise une prise de rôle mémorable. En plus de la subtile délicatesse de sa danse et de ses placements remarquables, elle offre une interprétation particulièrement juste du personnage, dont on ne peut que regretter qu’elle ne l’ait pas abordé plus tôt dans sa carrière.

Sa Manon est très juvénile au premier acte, ce qui rend à l’histoire toute sa violence intrinsèque au fur et à mesure qu’on la voit devenir victime de Lescaut et plus globalement d’une société à laquelle son innocence la rend vulnérable. Son personnage montre une évolution marquée d’un acte à l’autre, faisant preuve de plus en plus de maturité, ce qui apporte une réelle profondeur au récit.

Le partenariat avec Mathieu Ganio est très réussi, avec une belle alchimie entre les deux danseurs. Le pas de deux de la chambre du deuxième acte est une merveille d’interprétation, on y voit un couple qui s’aime mais peine à surmonter la difficile épreuve qu’ils ont traversée. Le dernier acte est éminemment poignant, et Myriam Ould-Braham y rayonne malgré la perruque et le costume.

A leurs côtés, Pablo Legasa et Roxane Stojanov se montrent à la hauteur de la soirée et affirment une fois de plus deux vraies personnalités de solistes. Le premier est un Lescaut glaçant dans l’interprétation, menant le jeu sciemment, montrant une danse ample et fluide, tandis que Roxane Stojanov, avec une belle présence et beaucoup de précision, réussit à donner à sa maitresse ce qu’il faut de gouaille et de vulgarité.

Cyril Chokroun en Monsieur de G.M et Katherine Higgins en Madame campent également leurs personnages avec beaucoup de justesse, ce qui apporte de la cohérence à l’ensemble.

Une soirée marquante, où l’histoire de Manon ne dépeint pas seulement une histoire d’amour mais aussi l’horreur de la prostitution, portée par deux étoiles au sommet de leur art qui donnent du sens à chaque mouvement et dont on ne peut détacher le regard.

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Myriam Ould-Braham et Mathieu Ganio (photo Svetlana Loboff)

L’Histoire de Manon de retour à Londres 

Bonne pioche, donc, que cette série de l’Histoire de Manon qui a pu montrer les différentes facettes de ce ballet, du beau spectacle centré sur une histoire d’amour et dont on sort des étoiles plein les yeux, à la bouleversante tragédie à portée sociétale qui ne ne laisse pas le spectateur indemne.


Un ballet qui, quoiqu’il soit maintenant partie prenante du répertoire de l’Opéra de Paris, n’est pas initialement le style qui lui convient le mieux et offre peu à danser au corps de ballet, mais que la compagnie s’est maintenant pleinement approprié. Il faut dire que l’orchestre de l’Opéra de Paris, dirigé par Pierre Dumoussaud, a pendant cette série remarquablement joué la partition de Massenet, colonne vertébrale de cette tragédie, ce qui n’a pas manqué d’ajouter à la force des représentations auxquelles nous avons assisté.

Pour les spectateurs curieux ou ceux qui souhaiteraient revoir l’Histoire de Manon, le ballet sera dansé début 2024 au Royal Ballet de Londres, compagnie pour laquelle il a été créé et dont il fait partie de l’ADN : un retour aux sources toujours immanquable pour les amateurs, et l’occasion de voir comment la chorégraphie est interprétée par les danseurs britanniques !

Ludmila Marc Manon ONP
Ludmila Pagliero et Marc Moreau (photo Svetlana Loboff)

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