Rencontre avec Alessio Carbone, le Vénitien aux mille projets

Alessio Carbone, premier danseur de l'Opéra

Surtout connu en France pour sa carrière de danseur à l’Opéra de Paris et son groupe Les Italiens de l’Opéra de Paris, Alessio Carbone est maintenant très actif dans l’organisation de galas et a même en tête un tout nouveau projet de jeune compagnie à Venise. Entre deux avions, il nous emmène dans le tourbillon de ses projets, revient sur le fonctionnement des Italiens de l’Opéra de Paris et nous parle de la compagnie de jeunes danseurs qu’il voudrait créer à Venise.

Tu vis actuellement à Venise. Qu’est-ce que tu y fais ?

C’est ma base d’où j’organise tous mes projets. Roberto Bolle m’a demandé d’être son conseiller artistique pour le festival qu’il organise à Milan en septembre, le prix Positano m’a demandé d’être leur coordinateur artistique, il y aura aussi un gala à Athènes le 23 septembre avec des danseurs de l’Opéra, dans un amphithéâtre superbe, et je produis des danseurs du San Carlo de Naples au festival de la Versiliana en juillet.

En parallèle j’ai un festival en Nouvelle Calédonie, où j’envoie des jeunes tous les ans. Et je voudrais développer mon idée de compagnie à Venise dont je vais te parler après. Et il y a les Italiens de l’Opéra.

Quelle est la genèse de ce groupe des Italiens de l’Opéra de Paris, que l’on a pu voir récemment à Suresnes ?

A l’époque on m’avait demandé d’organiser un spectacle à Venise, là où j’ai grandi. Il n’y avait pas d’argent donc c’était une coproduction avec le théâtre, ce qui suffisait tout juste dans le meilleur des cas pour payer les frais ! J’avais fait venir à Paris un maitre de ballet de Forsythe, un de Bournonville, Florence Clerc nous avait aidés aussi pour le solo de Manfred de Noureev.

Tu dansais encore ?

Oui, j’ai dansé pendant les trois ou quatre premières années des Italiens. C’était assez difficile d’être en scène et d’organiser, mais très formateur. J’ai tout appris sur le terrain, en devant faire face à des situations extrêmes aussi bien sur scène que sur le plan administratif ou d’organisation, qu’il s’agisse d’un avion bloqué à l’aéroport à cause du brouillard, d’un passeport périmé…

Comment est-ce que tu choisis les danseurs qui participent à ces galas ?

Au début ce n’étaient que des Italiens, maintenant je mélange un peu plus car j’ai envie de donner aussi leur chance à des Français que je trouve très bons. Il y a beaucoup de CV ou de messages qui me sont envoyés.

Je me renseigne sur qui les fait travailler et j’essaie de parler avec eux pour comprendre si ce sont des danseurs qui sont vraiment dans le travail. Car au-delà de la performance sportive et artistique, aujourd’hui je peux prétendre que les danseurs qui travaillent avec moi soient à 100% investis sur scène. Clara Mousseigne par exemple, qui a rejoint le groupe récemment, a une envie folle d’être sur scène, et c’est ce qu’on a envie de voir aujourd’hui.

Je vais aussi au concours de promotion, car au-delà de la performance du jour J on peut voir le talent, même quand quelqu’un rate un peu. C’est parfait pour découvrir des danseurs.

Comment est-ce que tu construis ton programme et que tu décides qui va danser quoi parmi les danseurs ?

C’est toute la difficulté.

Au début les danseurs n’avaient pas d’envies particulières, mais après la tournée au Brésil ils ont commencé à me demander plein de choses. Mais certains pas de deux sont très connus des balletomanes, Diane et Actéon, le Corsaire, donc on ne peut les danser en gala que si on peut arriver à un résultat proche de ce que font des étoiles. Dans Grand Pas Classique on pense à Sylvie Guillem et Elizabeth Platel, on ne peut pas être approximatif.

Donc j’ai réalisé qu’il fallait que je puisse décider, et c’est moi qui à un moment donné ai imposé un programme. Et je me suis rendu compte que c’était aussi quelque chose que j’aimais bien.

C’est donc un rôle de manager que tu as appris sur le tas ?

Oui. J’avais fait une formation en management et c’était très intéressant, mais c’est vraiment grâce à ce groupe que j’ai appris sur le tas.

C’est très important de comprendre quel profil de danseur tu as devant toi, comment il réagit au trac, à la difficulté technique, combien il travaille et quelle est la partie instinctive dans ce qu’il fait. Quand on connait les danseurs depuis un moment c’est là qu’on peut faire le meilleur programme.

Et quand on me demande un gala je regarde ce qui sera dansé en même temps à l’Opéra, pour savoir si je pourrai proposer un programme plus ou moins classique. S’ils sont en train de danser du Pina Bausch ou du Mats Ek il faut composer avec, car s’ils mettent des pointes le lendemain ce n’est pas comme quand ils répètent le lac des cygnes et qu’ils ont déjà le corps dans un certain placement.

Et comme je n’ai pas des étoiles sur scène je dois jouer sur le programme et c’est un vrai amusement pour moi d’essayer de comprendre la demande du public.

Alessio Carbone – Les Italiens de l’Opéra de Paris

Pourtant en France le public balletomane aime bien que les danseurs du corps de ballet soient mis en avant…

Ça c’est quelque chose de typiquement parisien ou français. J’ai de très bons sujets capables de danser des pas de deux de haut niveau. Mais dans beaucoup de pays les organisateurs sont catégoriques et ne veulent pas de danseurs du corps de ballet.

En Italie, si on présente un groupe de jeunes et qu’il y a des petits ratés ça ne plait pas du tout. Il y a une culture presque à l’américaine alors qu’en France on n’a pas la culture de faire le show, plutôt de présenter un travail propre, de rester à notre place, et c’est au public aussi de faire un pas vers nous.

Le public a donc aussi son rôle à jouer dans la réussite de la soirée ?

Totalement. Moi quand j’assiste à un spectacle je démarre toujours les applaudissements ! Si par exemple quelqu’un dans le public crie bravo à la fin d’un pas de deux, il met de l’enthousiasme, j’ai déjà vu des soirées qui se transforment de cette façon.

En quoi est-ce que ces galas sont si important pour les jeunes danseurs ?

En Nouvelle Calédonie cet été les danseurs enchainent 6 dates de gala ; on y va tous les étés et ils reviennent avec plaisir, ils ont compris l’intérêt d’enchainer tous les jours, devant un public enthousiaste qui sait apprécier l’effort du danseur. Ça les encourage, ils prennent confiance, ils repoussent leurs limites et développent du courage, ils apprennent le partenariat dans les pas de deux.

J’ai pu voir à quel point aller en scène devant un public, se confronter à la difficulté faisait grandir vite les danseurs.  Ça me fait vraiment plaisir de les voir sur scène et c’est pour ça qu’aujourd’hui j’aimerais aller un peu plus loin si j’en ai la possibilité.

Avec ce projet de compagnie à Venise ?

Oui, je voudrais créer une compagnie de jeunes danseurs, avec des contrats d’un ou deux ans, qui complète la formation d’école de danse et les prépare aux grandes compagnies.

Je voudrais faire ça à Venise où il n’y a plus de compagnie de base classique. L’autre rêve bien sûr serait d’approcher la Fenice et de leur proposer qu’ils aient une compagnie principale…

En attendant, j’ai peut-être l’occasion de faire quelque chose d’original en obtenant une église à Venise pour y implanter les locaux de cette jeune compagnie. Ça serait le studio de danse et la scène pour accueillir un public réduit avec des spectacles presque tous les jours, à un prix ridicule. Je voudrais que les danseurs aient tellement l’habitude d’aller en scène qu’ils n’aient plus ce trac qui peut parfois paralyser un jeune. 

Et j’aimerais imaginer des modules sur l’histoire de la danse pour avoir une éducation de la danse pour les vénitiens…y compris mes enfants ! Et peut-être créer des ballets en lien avec l’histoire de Venise, la commedia dell’arte, tout ce qui est lié à l’événementiel vénitien : le carnaval, la regata storica…il y a un univers vraiment magique à Venise, et j’espère que ça donnera aussi envie à de potentiels partenaires de nous suivre, et donc faire grandir la compagnie.

L’objectif est donc double : apporter aux jeunes danseurs une expérience de scène, et à Venise une compagnie de danse ?

Exactement. Mais la difficulté c’est qu’administrativement parlant et en termes de subventions, en Italie on est à des années-lumière de la France. Y compris pour tout ce qui est mécénat et défiscalisation. Je ne pourrai pas demander de subvention la première année donc je vais devoir me reposer sur les mécènes.

Dans un monde idéal il faudrait pouvoir payer la location de l’église et tous les salaires pendant les deux premières années. Ça dépendra de combien de danseurs il y a, du type de contrat…

Quand on reprend une compagnie déjà existante on a les mains liées, on doit répondre à un cahier des charges, alors que si je crée ma compagnie je pourrai avoir la prétention de faire ce que je veux et si ça ne fonctionne pas ça sera de ma responsabilité. Tout ce processus me plait beaucoup !

En attendant on l’espère de pouvoir venir voir ta future compagnie à Venise, quand est-ce que l’on pourra à nouveau admirer les Italiens de l’Opéra en France ?

Nous serons au Chesnay le 27 janvier puis au théâtre André Malraux à Rueil le 28 janvier. Ce qui me fait plaisir c’est que d’ici là j’ai potentiellement le temps de demander une création à un chorégraphe, comme Sasha Riva et Simone Repele…

Propos recueillis par Allison Poels

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